ABC – Agriculture Biologique de conservation, de quoi parle-t-on ?

Peut-être êtes-vous familiers de cette thématique, peut-être pas. Ce nouveau (vraiment nouveau ?) courant de l’agriculture biologique, a le vent en poupe, mais de quoi s’agit-il ?

ABC – L’agriculture biologique de conservation

L’ABC est un terme qui serait apparu dans la bouche de Maurice Clerc, expert du FIBL (institut de rechercher Bio suisse), en accolant les sigles AC et AB. L’idée qui s’est développée depuis est donc d’appliquer à la Bio les logiques de l’agriculture de conservation : réduction du travail du sol, couverture maximale, rotations). On peut déjà noter que les deux seconds piliers sont des bases de l’agriculture biologique : réaliser des engrais verts et des rotations (obligation du cahier des charges). Cependant il est fréquent d’observer en cultures bio des engrais verts chétifs ou absents, remplacés par un travail du sol important, notamment estival, pour lutter contre les adventices dont les vivaces. Les rotations sont également parfois minimalistes.

Les TCS bio ne sont pas nouvelles, plusieurs producteurs mayennais s’y intéressent depuis longtemps mais le mouvement ABC commence à prendre de l’ampleur et le groupe Grandes cultures bio 53-72 se recentrant dessus actuellement, c’est l’occasion de faire le point.

L’idée par conséquent serait donc de remplacer le métal parfois trop utilisé en bio par le végétal. On en vient au point central de cette approche : l’intensification végétale. C’est peut-être là que réside la clé : ne pas voir la réduction du travail du sol comme un objectif, un préalable, mais plutôt comme une conséquence heureuse de l’intensification végétale. Surtout dans nos limons où l’arrêt du travail du sol sans couverture se révèle souvent problématique.

La théorie sur laquelle repose l’ABC serait que les champignons et leurs mycorhizes peuvent assurer la nutrition des plantes là où en bio, classiquement, on aère (un sol labouré atteint 50% de porosité, de vide) ce qui stimule les bactéries (au détriment des champignons) et donc la minéralisation. D’autre part la couverture permanente permettrait une maitrise des adventices. Théorie séduisante qui reste à confirmer par le terrain et à explorer par la recherche.

Les deux limites de l’ABC sont évidemment l’enherbement et la minéralisation des MO dans un sol moins travaillé et plus compact et donc finalement une nutrition, azotée notamment, déficiente. Ce n’est pas pour rien que les TCS conventionnelles sont fortement dépendantes de l’ammonitrate et du glyphosate.

Les grandes techniques actuelles de l’ABC peuvent être résumées par :

Les Associations. Certains souriront, à raisons, les méteils, grande nouveauté ! Mais il s’agit maintenant d’aller plus loin. Ceci recoupe donc toutes les associations végétales possibles que ce soit des cultures associées comme les méteils mais aussi les plantes compagnes (trèfle dans blé, cameline ou autre…) n’ayant pas pour objectif d’être récoltés. Par exemple, dans le blé panifiable pur, chétifs en hiver, le sol est-il couvert ? Pas vraiment. Les adventices et l’effondrement de la structure du sol sont souvent au rendez-vous en sortie hiver dans nos limons. Le trèfle dans les blés serait une bonne piste, explorée depuis longtemps. Fréderic Barbot, en région Centre, un des agriculteurs les plus dynamiques du mouvement ABC français et visité par le groupe cultures Bio 53-72 en 2019 indique que le trèfle blanc nain est trop concurrentiel pour l’eau, quand Alain Peeters, chercheurs sur ces questions en Belgique le préconise. On se souvient de Joseph Pousset qui propose le trèfle incarnat dans le blé qui se ressème au printemps, technique testée avec succès par Julien Lecomte en nord Mayenne. De leurs côté, Fabien Fouchard, céréaliers, (cf rallye culture) teste un TV et RGA au binage dans son orge d’hiver, quand Germain Gougeon implante ray-grass trèfle squarrosum (trop envahissant) dans le blé : chacun son trèfle, chacun son chemin. Le tâtonnement réside dans les modalités d’implantation : quand, comment, dose hectare, espèces, variétés… Une nouveauté ? Fukuoka présenté souvent comme un père de l’agriculture bio parle de ses essais trèfle/riz en 1950.

Comme l’explique également Fréderic Barbot, « sur la ferme tout est associé sauf le tournesol, je fais par exemple sarrasin-millet et soja-millet ». Peut-on faire le pari qu’il n’y aura pas de cultures bio pures dans 10 ans ? Binaires, ternaires ou plus, si certaines coopératives n’en veulent pas, ce n’est pourtant pas elles qui dictent les lois de l’agronomie… Pour pousser l’idée d’association, le relay-cropping est à la mode en ABC : il s’agit de semer une culture dans l’autre. L’exemple souvent mis en avant est le semis d’un soja dans l’inter-rang, au binage du blé, puis on binera les pailles de blé devenues l’inter-rang du soja. On revient au semis sous couverts vivant SCV, graal des TCS.

Les engrais verts : toujours plus, toujours moins de sol nu, des progrès sont à faire !

Rarement sans ma prairie : On voit quand même que ceux qui ont le plus de recul et n’ont pas abandonné l’idée reste souvent des producteurs avec une certaine part de prairie dans la rotation. Ceci permettant de maintenir le taux d’adventices bas et apportant une fertilité plus importante au sol par le stockage d’azote des légumineuses pluriannuelles. A voir donc comment les associations et les couverts de trèfle 18 mois par exemple peuvent remplacer les prairies dans les systèmes céréaliers. Depuis longtemps certains producteur implante des luzernes, parfois sans valorisation sur 30% de leur SAU (région Nouvelle Aquitaine ou Normandie) pour avoir une production rentable et durable sur les 70% restant.

Scalpage et mulchage à l’outil animé : Cette approche, après une mode plutôt à la dent et au scalpeur inerte (Ecodyn©, etc.) semble avoir la préférence des praticiens. Il s’agit de scalper à l’aide d’un rotavator (ou rotalabour, voir herse rotative) à environ 5 cm pour réaliser un mulch de l’engrais verts, les adventices et l’engrais verts sont bien détruit et la matière organiques peut bien se décomposer car mixées à la terre. Ajout de ferments, EM ou thé de compost ? Le sujet bouillonne actuellement

Pas de SD (semis direct) ? : la réduction du travail du sol devrait pour certains forcément aboutir au semis direct. Est-ce bien la panacée ? La plupart de ceux qui s’y sont réellement frottés en bio le déconseille, toujours pour les deux limites évoqués ci-dessus : enherbement et azote principalement.

Quid du binage et hersage ? Les outils de désherbage mécanique sont un point clés des systèmes de culture biologique mais avec les résidus, mulchs et autres plantes compagnes, leur utilisation est parfois compromise. Là à nouveau, on entre dans le dilemme : mettre en place des écartements larges, laissant la place aux adventices, forçant donc à biner. Ou resserrer, densifier au risque de ne pas pouvoir passer si les végétaux implantés sont dépassé par les adventices ! Là encore la réduction du travail du sol (binage, hersage) est peut-être une conséquence d’un système robuste et intensifié en végétaux plutôt qu’un préalable. Pas facile…

Mais qu’est-ce que la conservation des sols ?

La réduction du travail du sol aurait cinq intérêts majeurs : 1/réduction du temps de travail, 2/réduction de l’émission de CO2, 3/augmentation du taux de MO et carbone dans le sol et 4/ amélioration de la vie du sol et limitation de l’érosion. Cependant la réalité est beaucoup plus nuancée qu’il n’y parait. Tout d’abord pour le temps de travail, en bio notamment il n’est pas rare de voir passer plusieurs outils, ou même des outils lent comme le rotavator ce qui n’engendre pas une réelle réduction du temps de travail par rapport à un labour. De la même manière, ces itinéraires techniques ne sont pas forcément économes en carburant. Pour ce qui est du taux de matières organiques dans les sols, on a longtemps crus que les TCS stockaient du carbone. Aujourd’hui les essais longues durées (Arvalis Boigneville, etc.) montrent que ce n’est pas le cas. Souvent le carbone se concentre dans les premiers horizons et il est beaucoup minéralisé lors des automnes humides. Il libère alors une grande quantité d’azote à un moment où les végétaux captent souvent moins (blé par exemple), entrainant des pollutions importante des eaux. Ceci a bien été mis en évidence en Bretagne. Pour ce qui est de la vie du sol, ce n’est pas toujours aussi net. Le travail du sol favorise les bactéries alors que le non travail permet une augmentation des vers de terre et champignons. Et là encore, des passages multiples à 20cm n’auraient-ils pas le même effet finalement que le labour. Jean François VIAN (enseignant-chercheur spécialisé sur le travail du sol en bio à l’ISARA de Lyon) lors de son intervention pour le groupe 53-72 en 2018 confirme : « sur les lombrics, l’effet des engrais verts est plus important que l’effet travail du sol, et si il y apports de matières organiques, engrais verts et rotation, l’effet sur la vie du sol du travail du sol est atténué ». « En labour il y a des vers de terre, mais ils sont différents et il y a plus de diversité microbienne. En labour agronomique, des fois il y a plus de vers de terre qu’en SD et TCS ». Sur le dernier point de l’érosion, il n’est pas inutile de rappeler que le mouvement de réduction de travail du sol est né aux Etats-Unis après le dustbowl, souvent cité mais on oublie que cette érosion est éolienne, ce qui n’est pas le cas chez nous. Certains agronomes, notamment dans l’approche Hérody mettent en avant qu’un travail du sol bien réalisé peut limiter l’érosion hydraulique. C’est le cas par exemple lors des lessivages de subsurface ou nappe perchée, écoulements hypodermiques, pas faciles à diagnostiquer. Parfois, un tassement à 15cm peut donc entrainer une micro-érosion problématique dans le sol, alors qu’un travail du sol, fracturant cette semelle, permettrait un meilleur écoulement et moins de lessivage. Ces deux chercheurs (Vian et Clerc) et d’autres, insistent sur l’intérêt du labour agronomique, un labour « bien » fait, non systématique qui présente de nombreux avantages. On revient donc bien à une réduction réfléchis du travail du sol.

Et chez nous ?

Dans nos limons du massif armoricain, la diminution du travail du sol en bio est souvent plus facile à dire qu’à faire. En effet, en Mayenne l’immense majorité des sols sont limoneux, il y a très peu d’agriles vrai (minéralogiques, avec les propriétés de gonflement/retrait) et peu de sables. De plus certains limons dit « esquilleux » se trouve être des petites particules « pointues » qui s’emboitent les unes dans les autres, formant des limons lourds, froid, souvent perçus à tort comme des agriles. A l’inverse les limons éoliens arrondis du nord-ouest laissent toujours une certaine porosité et donc une circulation de l’air et l’eau. On voit donc que même au sein des limons, certains sont plus ou moins « adaptés » à la réduction du travail du sol. Dans l’approche Hérody, on utilise par exemple un test des Ponts et Chaussées pour voir le caractère auto-tassant du sol. Vous n’avez de toute façon pas besoin d’un agronome pour savoir quelles parcelles se refont et lesquelles doivent être toujours retravaillées avec précaution et patience pour être productive.

Pour conclure

Attention ceci est une synthèse rapide, forcément incomplète d’un mouvement non centralisé, multiforme et non structuré, pour le meilleur de l’innovation… Comme le dit Maurice Clerc, « attention au gourou, avancez en groupe et en pensant par vous-mêmes… » On voit bien que le sol c’est complexe, et qu’humilité et ouverture d’esprit reste les valeurs cardinales. Et pour cela n’hésitez pas à rejoindre notre projet Essais Paysans pour, à notre échelle, essayer d’avancer sur ces questions passionnantes. Pour ceux qui sont intéressés également, le 23 septembre aura lieu au salon la terre est notre métier une conférence animé par le Civam Bio 53 avec le témoignage de Patrice Lefeuvre et Philippe Betton qui présenteront leurs expérience sur 10 ans de non labour respectivement en bovin lait avec prairie et en porcs et cultures.

Retrouvez dans le la prochaine Feuille de Chen-Houx un nouvel article nous reviendront sur ceci et nous aborderons l’agriculture régénérative (ABC anglo-saxonne ? dont l’approche Wenz), l’importance du sucre et des matières organiques, le témoignage des deux paysans cités ci-dessus et pleins d’autres choses.

Pour approfondir

Vidéos du GABB Gers 32 – colloque ABC depuis plusieurs années (Maurice Clerc, Jean-François Vian, Pascal Boivin, et beaucoup de paysans passionnants).